Après le jardin vagabond voici le poète vagabond…

Statue silhouette de Lamartine au Grand Port

(Rêveries du cycliste solitaire ≠5)

Notre rédaction a déjà parlé dans ces colonnes du Jardin Vagabond, qu’on a du mal à trouver quand on veut le voir. Voici que nous avons maintenant notre Lamartine Vagabond. En début de mois, la presse présentait la statue installée par la municipalité sur la nouvelle Place Édouard Herriot du Grand Port. Le promoteur de ce monument fait de trois panneaux de métal est Pascal Pignier, par ailleurs  auteur d’un livre « Lamartine, récit d’une passion ».  Cette réalisation viserait le début d’un cycle de commémorations : 1816, la venue de Lamartine à Aix et sa rencontre avec Elvire, 1817, la sortie du poème « Le lac », 1820, la sortie des « Méditations poétiques ».

Statue silhouette de Lamartine au Grand Port

Statue silhouette de Lamartine au Grand Port

Quelques jours plus tard, je voulais faire voir cette statue à des amis, et nous sommes arrivés sur une animation tonitruante et conviviale qui avait pris la place du poète. Celui-ci avait été déboulonné et remplacé par « Midi en France ». Mais on me dit qu’après ce vagabondage il serait venu de nouveau apporter sa poésie aux amoureux qui viendront contempler les bords du lac.

Émission "Midi en France" sur la place du Grand Port

Émission "Midi en France" sur la place du Grand Port

Je replacerais volontiers le poète dans son contexte. Il est né à Mâcon le 21 octobre 1790, et mort à Paris le 28 février 1869. En 1820, au moment où il écrit le poème célébrant le lac et ses amours, il a 29 ans, et ce n’est que dix ans plus tard, en 1830, qu’il se lancera dans une carrière politique qui culminera lorsqu’il aura 57 ans. Il aura alors glissé d’une position de « légitimiste » à une gauche très modérée.

Une note de Wikipédia nous donne des informations plus complètes dont je ne retiendrai que deux ou trois points : Lamartine était plutôt un libéral (au sens économique du terme), il signe le décret d’abolition de l’esclavage de 1848, combat porté par Schoelcher, il sera même candidat sans succès à la présidence de la république avec un score de 0,26% !!!

Et puis pourquoi pas ne relire son poème en entier plutôt que de se satisfaire que des quelques lignes que tout le monde reprend dans une culture « Twitter » : 140 signes maximum si j’ai bien compris ! ce qui donnerait pour changer : « Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence. » Pourrait-on aujourd’hui voguer en silence sur le lac ?

Je propose à nos lecteurs qui seront arrivés jusqu’ici de redécouvrir le poème entier :

Le lac

(10ème poème des « Méditations poétiques » 1820 29 ans


Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages
Dans la nuit éternelle emportés sans retour
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?

Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir !


Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent
Coulez, coulez pour eux
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent
Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore
Le temps m’échappe et fuit
Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive
Il coule, et nous passons ! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?


Hé quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface
Ne nous les rendra plus ?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature
Au moins le souvenir !

Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux !

Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire
Que les parfums légers de ton air embaumé
Que tout ce qu’on entend, l’on voit et l’on respire
Tout dise : « Ils ont aimé ! »

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